Le droit de concevoir les choses comme des Communs (et le potentiel de changement systémique en œuvrant vers l’Alimentation comme Commun)
Le droit de concevoir les choses comme des Communs (et le potentiel de changement systémique en œuvrant vers l’Alimentation comme Commun)

Le droit de concevoir les choses comme des Communs (et le potentiel de changement systémique en œuvrant vers l’Alimentation comme Commun)

 (Adaptation d’un texte de Ruby van der Wekken, publié dans Peruste Lehti le 24 avril 2018 [en finnois])

Dans sa préparation du 3ᵉ Forum Global Nyéléni, le forum qui, lors de ses éditions précédentes, se concentrait exclusivement sur la souveraineté alimentaire et l’agroécologie, a noué des alliances avec d’autres mouvements et luttes, soulignant l’interdépendance entre ces combats tout en donnant une voix plus forte aux agriculteurs, aux autres petits producteurs durables et aux différents acteurs sociaux des bases, que le forum Nyéléni souhaite aujourd’hui mettre en avant.

Au-delà de cette interdépendance, se dessine aussi une prise de conscience stimulante : constater que les acteurs du Nord comme du Sud, malgré des contextes très différents, s’organisent de manière très similaire pour lutter contre les inégalités. Il s’agit là de combats en faveur du droit de voir les choses comme des Communs, et donc du droit de les communaliser.

Voir les choses comme Communs

Pour beaucoup d’entre nous, le mot « communs » évoque des ressources naturelles comme la terre, et peut-être des époques où les « communs », c’est-à-dire les biens mis à disposition des paysans, permettaient de se procurer du bois ou de la nourriture. En Europe, les enclosures et la privatisation dès le XVIIIᵉ siècle ont mis fin à ces pratiques. La disparition de ces formes communautaires d’agriculture a particulièrement fragilisé les conditions de vie des femmes, en détruisant leurs moyens de subsistance et en affaiblissant leur pouvoir social. Mais les « communs » recouvrent bien davantage : c’est en réalité un changement de paradigme qui nous éloigne radicalement du capitalisme.

La militante et écrivaine Silke Helfrich, du collectif Commons Strategies, a proposé une définition fonctionnelle des communs qui suggère qu’ils sont autant des prismes pour aborder l’économie. Sous cet angle, les eaux de pêche, la nourriture, les patrimoines génétiques, les coopératives, le langage, l’oxygène, l’agriculture soutenue par la communauté, les minéraux, la monnaie, l’internet… peuvent tous être considérés comme des communs, c’est-à-dire des ressources partagées et co-produites de diverses façons.

On peut ainsi parler de communs écologiques, sociaux ou numériques. Les communs écologiques, comme l’oxygène ou l’eau, sont les fondements de la vie, mais ils sont mis à mal par la destruction et les processus de privatisation. Les communs sociaux renvoient au langage, aux émotions, aux pratiques collectives de soin envers les humains et la nature, au travail et à l’action commune. Les communs numériques désignent les technologies de l’information et la montée en puissance des débats sur le savoir ouvert et les logiciels libres. La co-production y est essentielle, reposant sur la contribution volontaire à un processus partagé.

Les communs, qu’il s’agisse d’une forêt ou d’idées, ne sont pleinement compris que si l’on se réfère aux pratiques sociales de commoning, terme forgé par l’historien Peter Linebaugh. Il désigne le processus par lequel une communauté ou un réseau de personnes concernées produit, gouverne et gère un commun – qu’il soit naturel ou immatériel – selon des principes de durabilité, d’équité et de contrôle social des usagers, tels qu’on les trouve souvent dans les traditions coutumières. Autrement dit, il ne peut y avoir de communs sans commoning, sans communauté. Voir les choses comme des communs signifie aussi permettre des processus de démocratie directe autour de ces ressources et une répartition équitable.

Voir les choses comme des communs implique également d’éclaircir les relations avec l’État et le marché. Les communs peuvent être conçus comme la production de valeur d’usage sans interférence excessive de l’État ou du marché – ce que Helfrich qualifiait d’aller au-delà de l’État et du marché, sans nécessairement les exclure totalement. L’essentiel, lorsqu’on considère une chose comme un commun, est de distinguer si ce commun est exploité par des intérêts privés ou s’il se renforce grâce à des dynamiques d’économie solidaire : un lien croissant entre acteurs économiques motivés par autre chose que le profit monétaire.

Voir l’alimentation comme Commun

L’enjeu fondamental évoqué dans toute discussion sur les inégalités mondiales est la nourriture. Voir la nourriture comme un commun dépasse le simple enjeu de redistribution, c’est aussi ce que représente la souveraineté alimentaire, un concept proposé en 1996 par La Via Campesina, aujourd’hui probablement le plus grand mouvement social mondial, rassemblant environ 200 millions de petits paysans, travailleurs ruraux, communautés de pêcheurs, sans-terre et peuples autochtones.

Selon l’histoire écrite par les mouvements eux-mêmes, face à la mondialisation des politiques agricoles et à la concurrence avec les exportations à bas coût venues de l’agriculture ultra-productiviste et fortement subventionnée de l’Europe et des États-Unis, les petits paysans du Sud ont dû forger une vision commune et se battre pour se défendre, et pour participer directement aux décisions affectant leur vie. La souveraineté alimentaire place les producteurs et les consommateurs au cœur des débats et soutient le droit de chacun de produire sa propre nourriture, indépendamment des marchés internationaux, ainsi que celui de consommer localement. Elle incarne le droit démocratique de décider comment la nourriture est produite, distribuée et consommée – ce qui nous ramène à la notion d’alimentation comme commun.

Ces dix dernières années, les acteurs du système alimentaire du Nord mondial ont eux aussi réalisé que la souveraineté alimentaire les concerne, face à l’expansion du modèle agro-industriel et au contrôle croissant des grandes entreprises et institutions mondiales (comme l’OMC).

La souveraineté alimentaire représente un changement de paradigme, un changement systémique. Comme le dit Jukka Lassila, agriculteur à la coopérative Oma Maa en Finlande : « La nourriture est d’abord ce qui nous unit. Celui qui contrôle notre système alimentaire – y compris l’eau – contrôle la société. Autrement dit, les gens peuvent mieux gouverner leur vie si le système alimentaire leur appartient. Tous les efforts pour ramener la nourriture sous le contrôle des gens sont fondamentaux pour le développement de la société, et ce n’est qu’en s’y attelant que nous pourrons transformer notre société vers plus de justice .»

Travailler à faire de l’alimentation un commun – un puissant levier pour une transformation systémique : Cultivez vos propres aliments!

Il est libérateur de comprendre la force de cette citation. D’abord, en transformant nos systèmes pour les besoins essentiels – c’est-à-dire les modes de production, distribution et consommation de la nourriture et de l’énergie – nous pouvons ouvrir des voies vers des communautés plus justes, écologiques et saines, tant localement que globalement. Notre système alimentaire est tellement imbriqué dans la société qu’en le transformant, c’est toute la société qui change.

Ensuite, ce changement systémique doit être ancré dans les actions quotidiennes des gens, sans être capturé par la logique du profit financier, qui ne remplit pas ces objectifs. Autrement dit, transformer les systèmes de nos besoins essentiels comme la nourriture et l’énergie peut conduire à une transformation systémique si seulement ces processus sont maîtrisés par les gens, s’ils sont devenus des communs.

Enfin, cela dépasse l’échelle locale. Bien que la souveraineté alimentaire ne soit pas une solution unique et universelle, et que les situations diffèrent selon les contextes, ces luttes se rejoignent dans un combat interconnecté pour le droit de voir les choses comme des communs – qui est en fin de compte une lutte pour la justice. Il ne peut y avoir de souveraineté alimentaire au Sud sans celle au Nord. C’est ainsi que la réponse des paysans en Inde à Niklas Toivokainen en 2013, après qu’il ait entendu leurs histoires de souffrance et de suicides, fut : « Cultivez votre propre nourriture ! »

Un exemple de processus visant à faire de la nourriture un commun est l’agriculture soutenue par la communauté (ASC ou CSA). Dans une ASC, les membres s’engagent à partager risques et récoltes d’une ferme écologique, pour assurer une production socialement (notamment les salaires des paysans) et écologiquement durable. Ainsi, agriculteurs et familles forment un réseau d’entraide mutuelle. Les formes d’organisation varient, mais une ASC nous amène à penser notre lien à la nourriture et à participer au commoning de notre commun alimentaire. Et plus largement, le paradigme des communs nous offre une base pour réfléchir à et critiquer les relations actuelles dans une société capitaliste.

Voir la monnaie comme Commun

L’inégalité mondiale évoque également la question de la richesse et de la pauvreté monétaires. Le regard des communs apporte un éclairage nouveau : la monnaie n’est pas seulement une question d’égalité au travers de la redistribution.

Comme le rappelle Jem Bendell, professeur en durabilité, 97 % de la monnaie est émise par les banques privées sous forme de prêts, imposant un remboursement avec intérêt. Ainsi, il y a toujours plus de dettes que d’argent : le système financier repose sur une obligation de croissance, qui pousse à exploiter davantage la vie et les ressources pour rembourser les intérêts.

Ce système de monnaie fondé sur la dette modèle nos relations sociales : il instille la peur de la rareté et la compétition, tout en générant d’énormes inégalités. « Nous pensons que la richesse est rare, que nous devons tous nous concurrencer, alors qu’en réalité, la richesse, c’est nous ». Selon Bendell, le système monétaire actuel incarne l’enfermement de notre capacité à nous faire confiance. Construire une économie alternative, fondée sur des valeurs sociales et écologiques durables, nécessite surtout de nouvelles formes de monnaie.

Une première approche propose de démonétiser, c’est-à-dire de s’éloigner des marchés et de la rareté artificielle, pour promouvoir le co‑développement et l’auto-organisation (stigmergie). Cela soulève néanmoins la question de l’inclusion de tous dans le processus.

Une autre option consiste à redéfinir la monnaie comme un commun, en s’interrogeant sur des modèles de monnaies qui renforcent les relations humaines. L’expérience d’Helsinki Timebank (2009–2013), malgré un ralentissement lié à des contraintes fiscales, illustre qu’une monnaie peut représenter un processus pédagogique et un outil de commoning (co‑gouvernance et responsabilité partagée). La communauté s’était dotée d’une charte de valeurs pour guider son usage. Cela montre que, pour qu’une monnaie soit un commun, ce sont les usagers qui définissent les règles : que favorise-t-on, que facilite-t-on avec cette monnaie ?

Un exemple concret et inspirant en Afrique est le Bangla Pesa, initié en 2013 au sein des bidonvilles de Mombasa (Kenya) par Will Ruddick et Grassroots Economics. Cette monnaie complémentaire, sous forme de bons papier, soutient l’économie informelle locale, permettant aux entreprises locales de commercer entre elles.

Une monnaie‑commun, contrairement à la monnaie capitaliste ordinaire – source de grandes inégalités – permettrait de construire des relations basées sur l’égalité.

Sécurité sociale alimentaire : alimentation + monnaie comme Communs

De manière intéressante, les initiatives de sécurité sociale de l’alimentation en Belgique, en France et à Genève combinent alimentation et monnaie comme Communs. Citoyens et citoyennes se regroupent pour mutualiser des ressources selon leurs revenus, redistribuées chaque mois à tous les participant·e·s pour l’achat d’aliments durables chez des producteurs locaux. Les règles – montant des contributions progressif et conditions d’utilisation – sont décidées collectivement. Un soutien des autorités locales permet de ne pas faire reposer tout le poids du soutien sur les citoyens. Dans le cadre du forum Nyéléni, un webinaire a été organisé pour présenter ces initiatives.

Renforcer le droit de voir les choses comme des Communs, et donc le droit de pratiquer le commoning, c’est passer de la circulation des marchandises capitalistes à celle des Communs pour bâtir un autre système.

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