L’Asie à un tournant : le Forum Nyéléni face à l’Histoire
L’Asie à un tournant : le Forum Nyéléni face à l’Histoire

L’Asie à un tournant : le Forum Nyéléni face à l’Histoire

L’Asie est à un tournant. L’histoire continue de façonner le présent, et les mouvements organisés ont le pouvoir d’en changer le cours. Le 3ᵉ Forum Global Nyéléni, qui se tiendra du 6 au 13 septembre 2025 à Kandy, Sri Lanka, sera un espace clé pour que les mouvements et les organisations sociales du monde entier fassent progresser des actions concrètes et renforcent la lutte collective pour une transformation systémique.

La longue histoire derrière les crises actuelles

Shalmali Guttal, de Focus on the Global South, décrit la situation actuelle de l’Asie comme une « troisième guerre contre l’occupation et la colonisation », désormais menée contre les entreprises, les oligarchies et l’autoritarisme émergent. L’Asie du Sud n’est pas un bloc homogène mais un mosaïque de sous-régions, chacune avec ses propres histoires, géographies et luttes, et une biodiversité agricole unique qui sous-tend la souveraineté alimentaire.

Des routes des épices et de l’opium à la soie et autres marchandises, les puissances extérieures ont tracé des frontières artificielles et instauré des monopoles qui restent aujourd’hui encore des points de tension. Les premières multinationales n’étaient pas des métaphores, mais bien des entreprises armées conçues pour garantir l’extraction et les monopoles commerciaux. Pendant l’« ère britannique », l’extraction des ressources pour l’industrialisation lointaine s’accompagnait de famines répétées.

La décolonisation n’a pas mis fin à la violence : des guerres internes et des tournants autoritaires ont éclaté dans toute la région. Les tentatives de construire d’autres horizons économiques et politiques se sont heurtées aux programmes d’ajustement structurel et de libéralisation qui ont approfondi les inégalités. Les programmes actuels de « soulagement de la dette » fonctionnent comme de nouveaux cycles d’ajustement profitant aux acteurs financiers privés, tandis que les courants autoritaires – souvent soutenus par des intérêts corporatifs – criminalisent la dissidence et réduisent l’espace civique. Pourtant, les mouvements continuent de s’organiser, de résister et de gagner du terrain face au pouvoir des entreprises.

Luttes régionales : les paysan·nes d’Inde et la politique qui les entoure

Chukki Nanjundaswamy, du mouvement paysan indien KRRS (Karnataka Rajya Raitha Sangha), se souvient de la mobilisation historique de treize mois en Inde (2020–2021) : un immense campement non-violent aux abords de Delhi qui a résisté à des conditions extrêmes, aux campagnes de diffamation et à la répression, jusqu’au retrait par les autorités de trois lois agricoles. Ces lois auraient accéléré le contrôle des entreprises, affaibli la régulation publique et accentué l’expropriation. La victoire fut rendue possible par l’unité de plus de 500 organisations qui ont franchi les barrières de caste, de classe, de région, de religion et de genre, transformant la diversité en stratégie.

Shivasundar, journaliste et militant, ajoute que comprendre le présent exige de lire l’arc postcolonial de l’Inde : hiérarchies de caste, réformes agraires inachevées et empreinte de la Révolution verte suivie d’une restructuration néolibérale. Le résultat est un autoritarisme endogène, culturellement légitimé, qui doit être affronté par de larges alliances de paysan·nes, de travailleur·euses ruraux et de jeunes urbains, en reprenant la main sur le récit et en actualisant les luttes pour la terre et le travail à l’économie politique d’aujourd’hui.

Sri Lanka : généalogies de dépossession et présent lié à la dette

Sarala Emmanuel, militante féministe et membre fondatrice du Feminist Collective for Economic Justice, retrace la trajectoire du Sri Lanka, des économies coloniales de plantation aux politiques linguistiques et foncières qui ont enraciné les inégalités. L’industrialisation dirigée par l’État a cédé la place à la libéralisation ; les soulèvements et la résistance rurale furent réprimés, et la longue guerre (1983–2009) a laissé des griefs non résolus, des disparitions et une sphère publique militarisée. Aujourd’hui, la migration, la précarité des secteurs et la faiblesse des protections du travail façonnent la vie quotidienne. Kandy – hôte du prochain Forum Nyéléni – est à la fois un bastion nationaliste et un lieu de luttes des travailleur·euses des plantations. La mémoire et la justice ne sont pas optionnelles : sans vérité, réparation et responsabilité, il n’y a pas de fondement démocratique pour construire la souveraineté alimentaire.

Conjoncture actuelle : austérité, révolte de la jeunesse et débat sur l’agroécologie

Sandun Thudugala, militant des droits humains, interprète la crise post-2022 comme le résultat prévisible de cinq décennies de politiques néolibérales. La dette dominée par les obligations internationales et l’austérité persistante continuent d’affecter travailleur·euses, paysan·nes et femmes. Thilak Kariyawasam, directeur exécutif de FIAN Sri Lanka, ajoute que la transition « biologique » précipitée a servi à discréditer l’agroécologie. L’agroécologie n’est pas un basculement du jour au lendemain mais une transition publique nécessitant planification, recherche, vulgarisation, crédit, marchés et leadership paysan.

Convergence et action collective

Dans le cadre du chemin vers le 3ᵉ Forum Nyéléni mondial, nous partageons la toute dernière affiche, qui représente la convergence de tous les secteurs et mouvements participant au processus : petit·es producteur·trices alimentaires, peuples autochtones, pasteur·es, travailleur·euses de la chaîne alimentaire, travailleur·euses journaliers et migrant·es dans les zones urbaines et rurales, mouvements féministes et de justice climatique, défenseur·euses des économies sociales et solidaires et de la santé pour toutes et tous, groupes de consommateur·trices, ainsi que d’autres travailleur·euses des services et de l’industrie manufacturière. Cette troisième affiche visualise comment ces luttes diverses et propositions transformatrices s’entrelacent, montrant la force collective pour construire un changement systémique porté par les peuples. Elle sert de rappel graphique que l’agroécologie, la souveraineté alimentaire, la justice climatique et les biens communs se renforcent lorsque les mouvements sociaux s’organisent et agissent ensemble.

Conclusions pour Nyéléni

De l’analyse à l’agenda, la tâche de Nyéléni est de relier les points : connecter l’extraction historique à la dette et au pouvoir des entreprises d’aujourd’hui ; rendre l’unité opérationnelle, comme l’ont fait les paysan·nes indien·nes, par une coordination fédérée, une logistique, des médias, une défense juridique et des négociations ; placer la justice au centre avec vérité pour les disparu·es, politiques foncières et du travail inclusives, et protections sociales pour sécuriser les ménages. Mettre les sans-terre et les travailleur·euses ruraux au cœur de la souveraineté alimentaire, et traiter les contradictions de la réforme agraire par des programmes pratiques, des titres fonciers pour les sans-terre, un allègement de la dette, des prix garantis et la défense des biens communs. Planifier l’agroécologie comme une transition publique dirigée par les paysan·nes et soutenue par la capacité de l’État, en défiant directement le piège de la dette et en liant le renouveau démocratique à la politique économique. Un terrain fertile attend à Nyéléni.


Note : Les informations de cet article sont issues du webinaire Asia at a Turning Point: Political Economy, Peasant Struggles, and Sri Lanka’s Crossroads, organisé en amont du 3ᵉ Forum Nyéléni mondial. Les réflexions présentées s’appuient sur les contributions de Shalmali Guttal (Focus on the Global South), Chukki Nanjundaswamy (KRRS, Karnataka Rajya Raitha Sangha), Shivasundar (journaliste et militant, Inde), Sarala Emmanuel (Feminist Collective for Economic Justice, Sri Lanka), Sandun Thudugala (militant des droits humains, Sri Lanka), et Thilak Kariyawasam (FIAN Sri Lanka).

L’article a été rédigé par Soledad Vogliano (ETC Group) et reflète les discussions, analyses et perspectives partagées durant le webinaire.

En savoir plus sur Nyéléni Global Forum

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture