Nyéléni comme Territoire, Processus et Méthodologie – Une conversation avec Martín Drago
Nyéléni comme Territoire, Processus et Méthodologie – Une conversation avec Martín Drago

Nyéléni comme Territoire, Processus et Méthodologie – Une conversation avec Martín Drago

Cet entretien avec Martín Drago, coordinateur du programme Souveraineté Alimentaire chez Les Amis de la Terre International et membre du comité global de pilotage, met en lumière ce qui est en jeu dans ce moment historique. Pour Martín, Nyéléni au Sri Lanka n’est pas un point final mais une étape — un espace pour valider et faire avancer un agenda politique commun qui démantèle l’oppression, résiste au fascisme et au néolibéralisme, et place la démocratie et les droits des peuples au centre. C’est un appel à approfondir la convergence entre mouvements et régions, à forger l’espoir en temps de crise, et à construire le pouvoir nécessaire pour une transformation systémique depuis la base.

Nyéléni est un territoire, un processus et une méthodologie pour construire des convergences entre mouvements sociaux et populaires et organisations — un processus qui vise à démanteler toutes les formes d’oppression et d’exploitation, et à bâtir un agenda transformateur systémique du local au global.


Que cherche le 3ᵉ Forum Global Nyéléni? Quelle est sa valeur pour les mouvements et organisations sociales qui le portent depuis différents continents ?

Nyéléni signifie territoire, processus et méthodologie pour construire des convergences entre mouvements sociaux et populaires et organisations. Une méthodologie basée sur le principe de la solidarité internationaliste qui fonctionne à travers un dialogue horizontal des savoirs, enraciné dans l’héritage, le patrimoine et la diversité des peuples, des cultures et des luttes. C’est un processus qui construit l’unité tout en renforçant les processus organisationnels régionaux. Voilà le continuum, l’accumulation historique de Nyéléni. En 2007, le 1er Forum Global Nyéléni fut une étape décisive pour le mouvement pour la souveraineté alimentaire, car dans ce forum mondial fut convenue une caractérisation commune de la souveraineté alimentaire, mais aussi des idées, stratégies et actions pour renforcer le mouvement mondial pour la souveraineté alimentaire et pour promouvoir et défendre la proposition de souveraineté alimentaire. En 2015, il y eut une deuxième étape décisive du mouvement pour la souveraineté alimentaire, également associée à Nyéléni : la caractérisation commune de l’agroécologie et les stratégies et actions pour la promouvoir et la défendre conjointement. En 2025, le 3ᵉ Forum Global Nyéléni cherche à devenir un repère fondamental dans l’articulation des mouvements sociaux et populaires et des organisations, du local au global, pour transformer le système et démanteler toutes les formes d’oppression et d’exploitation. Un processus qui vise à dépasser l’accumulation historique du mouvement pour la souveraineté alimentaire et, en s’appuyant sur son savoir-faire et sa trajectoire de construction de convergence, offrir une méthodologie, un processus, un territoire pour construire des convergences à d’autres mouvements et luttes, afin de bâtir cet agenda transformateur systémique qui démantèle les différentes formes d’oppression.

Le 3ᵉ Forum Global Nyéléni fait partie de ce processus d’articulation, de construction de convergences. C’est un agenda pour un changement systémique et un moment très important, mais ce n’est pas la fin du chemin, ce n’est pas le moment central du processus, mais plutôt un moment de plus. C’est un moment dans lequel nous essaierons de valider un agenda d’action politique commune construit sur ce qui nous unit, mais qui identifiera aussi des nuances, y compris des différences, sur lesquelles nous devrons continuer à travailler en marchant ensemble. En marchant ensemble pour affronter le pouvoir, les corporations transnationales et le néolibéralisme ; en marchant ensemble pour résister à l’avancée du fascisme et de l’extrême droite ; en marchant ensemble pour la défense de la démocratie comme condition indispensable pour que la politique et la prise de décision soient dans les mains et au service des peuples. Et cela exige aussi la construction d’un nouveau système multilatéral, qui place les droits des peuples au centre, empêche les corporations transnationales et les grandes puissances militaires et financières d’exercer et d’imposer leur pouvoir et de capturer les processus décisionnels, et qui soit capable de rendre le respect de l’ordre juridique international une réalité.

L’échec le plus flagrant de ce système multilatéral est ce qui se passe avec le génocide que l’État d’Israël est en train de perpétrer contre le peuple palestinien. L’incapacité de ce système multilatéral à l’arrêter est un signe clair de son échec. Mais c’est aussi un processus, un agenda commun que nous approfondirons en marchant ensemble, défendant les territoires, défendant les droits des peuples, tout en construisant, mettant en œuvre et élargissant les initiatives émancipatrices des peuples qui, en incorporant une perspective féministe, antiraciste, anticapitaliste, anticolonialiste, anti-impérialiste et de classe, nous rapprochent de la justice sociale, environnementale, économique, de genre et raciale. Cet agenda commun vise aussi à s’approfondir en marchant ensemble vers la mise en œuvre plus radicale de la solidarité internationaliste.

Un processus qui amène de plus en plus de mouvements sociaux et populaires et d’organisations à s’approprier et à accompagner toutes les luttes contre l’injustice, l’oppression et l’exploitation, où qu’elles aient lieu dans le monde, peu importe la distance territoriale. C’est donc un agenda très ambitieux. Et pour mettre en œuvre un agenda d’action politique commune aussi ambitieux, il est absolument essentiel de renforcer progressivement la convergence de plus en plus de mouvements sociaux et populaires. Dans cela, nous comprenons que la mobilisation commune, à la fois de résistance et de transformation, ainsi que la formation politique commune et la communication populaire commune joueront un rôle central.

Nous avons besoin de toujours plus de mouvements sociaux et populaires et d’organisations, articulant la résistance au modèle du local au global et mettant en œuvre et élargissant des initiatives émancipatrices. Et en ce sens, le 3ᵉ Forum Global Nyéléni sera un moment très important pour approfondir cette articulation, pour générer des dialogues intersectionnels et intersectoriels qui nous permettent de mieux comprendre les luttes des autres et d’articuler la résistance et la transformation de manière plus efficace. Mais le Forum Mondial cherche aussi à être un moment important pour donner un élan à une vision d’espoir. Dans un monde où la crise paraît si écrasante, où l’avancée de la droite et du fascisme paraît si étouffante et ses impacts sur les peuples et territoires si rudes, nous avons besoin d’espoir, d’une lumière, d’une lumière d’espoir, mais aussi de la volonté politique des organisations sociales et populaires pour avancer vers les transformations nécessaires. Et le 3ᵉ Forum Global Nyéléni cherche à être un moment pour cela.

Comment Les Amis de la Terre International se prépare-t-il à ce 3ᵉ Forum Nyéléni Mondial ? Quelle a été son implication et pourquoi est-il si important pour la fédération ?

Le 3ᵉ Forum Global Nyéléni sera un moment et un processus central dans lequel Les Amis de la Terre International a fait partie de sa genèse, qui eut lieu en 2018 dans le cadre de l’assemblée du Comité International de Planification pour la Souveraineté Alimentaire (CIP), c’est-à-dire le mouvement mondial pour la souveraineté alimentaire, lors d’une assemblée tenue au Cap. Depuis ce moment, nous avons été impliqués à la fois dans le processus mondial et régional : le processus mondial dans la définition de ses principes, de ses caractéristiques, de sa direction mondiale, dans les questions logistiques, dans les communications, dans la planification méthodologique, et dans la construction de l’agenda d’action politique commune, avec pour objectif d’apporter l’accumulation politique, narrative, analytique et propositionnelle que nous avons construite avec nos alliés, et aussi à partir des initiatives émancipatrices que nos organisations nationales, nos régions et Les Amis de la Terre International elles-mêmes ont promues et mises en œuvre dans de multiples et divers territoires.

Quelle est l’importance du 3ᵉ Forum Global Nyéléni dans le contexte politique international actuel ?

Le contexte politique actuel est d’un bouleversement sans précédent. Le capitalisme, l’impérialisme, le patriarcat, le racisme, le néocolonialisme, le militarisme se renforcent mutuellement en tant que structures systémiques d’oppression et nous ont conduit à ces crises profondes et imbriquées que nous vivons aujourd’hui. Nous faisons face à une crise internationale qui est économique, sociale, démocratique, écologique, sanitaire, patriarcale et raciste. Dans ce contexte, nous identifions six tendances. L’avancée du fascisme et de l’extrême droite comme projet qui dispute l’imaginaire social autour d’un modèle de société pour réorganiser la vie au service des intérêts qu’ils promeuvent, et qui constitue une atteinte à tout le système démocratique, même celui bâti sur le consensus libéral, puisqu’il mobilise le ressentiment et la haine contre ce qu’ils considèrent comme des minorités, et déforme ou dispute également le rôle de l’État pour privilégier le capital concentré tout en présentant l’État comme l’ennemi des classes populaires. Ce discours de la « caste » est un projet qui menace tout État qui tente de promouvoir la réalisation des droits des peuples. C’est un projet qui criminalise et persécute les classes populaires, qui judiciarise la politique — autrement dit, c’est une atteinte à la démocratie.

La deuxième tendance que nous identifions est le renforcement du néolibéralisme comme récit politique, comme projet politique qui assure la continuité de l’accumulation du pouvoir économique et politique de la classe dominante mondiale et des élites nationales associées. Mais c’est aussi un projet qui, pour avancer, exige la militarisation des territoires, la montée du paramilitarisme et des armées privées, la guerre pour s’approprier des ressources naturelles, etc. De plus, il promeut la capture ou la gouvernance d’entreprise de l’économie, de la production, de la politique, du gouvernement, des territoires, de la démocratie, et même du multilatéralisme.

Et là, nous identifions aussi une troisième tendance, qui est la crise du multilatéralisme. L’ONU ne représente plus les intérêts des peuples, il est donc très difficile de voir comment retrouver un multilatéralisme qui fasse avancer les droits des peuples, qui garantisse l’accès à la justice, à la réparation et à la non-répétition des impacts de ce militarisme, de l’avancée sur les territoires, des guerres pour l’appropriation des ressources.

Une quatrième tendance est cette crise économique et de la dette qui s’intensifie, et qui est aussi utilisée pour continuer à s’approprier des territoires, par exemple à travers les échanges dette-nature.

La cinquième tendance est ce que nous appelons le capitalisme du désastre. Les désastres causés par le néolibéralisme — qu’ils soient naturels, sociaux ou politiques — sont exploités par les corporations transnationales et les élites associées pour continuer à accumuler du capital économique et politique.

Et la sixième tendance que nous identifions est le contrôle croissant que les technologies exercent sur différents domaines de la vie, encore plus aujourd’hui avec l’avancée de l’intelligence artificielle. Ici, il existe un risque central concernant qui contrôle ces technologies, et aussi concernant les nouvelles formes de savoir, comme l’intelligence artificielle. Et clairement, celles-ci sont contrôlées par les corporations traditionnelles, les grandes corporations traditionnelles, mais aussi liées au contrôle politique de ces technologies par ce projet fasciste que nous avons mentionné plus tôt.

Ainsi, dans ce contexte qui paraît si sombre, se protéger et résister du mieux possible est central et exige de renforcer les processus organisationnels populaires. Mais cela exige aussi de comprendre que nous ne trouverons pas de solutions à l’intérieur du système dominant et qu’aucun mouvement ne peut assurer seul la transformation, la protection ou la résistance. C’est pourquoi l’articulation et la convergence pour renforcer ces processus organisationnels sont centrales. Le 3ᵉ Forum Global Nyéléni, ce processus menant au forum, le forum lui-même, cherche à être un espace pour renforcer ces processus organisationnels, pour pouvoir construire le pouvoir populaire et apporter des réponses effectives à ces crises que nous affrontons. Le processus Nyéléni est une opportunité essentielle pour construire ces convergences — convergence analytique, convergence propositionnelle, mais surtout, convergence pour l’action politique commune, pour la mobilisation afin d’arrêter le fascisme, d’arrêter les attaques contre la démocratie, et de transformer le système.


Avec plus de 500 délégué·es attendu·es venant de plus de 80 pays, et une interprétation dans plus de 17 langues, ce forum sera une convergence de voix, de mouvements et de visions pour un changement systémique.

Écoutez maintenant la conversation complète avec Martín — également disponible sur iVoox — et marchez avec nous vers le forum en septembre.

En savoir plus sur Nyéléni Global Forum

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture